TOUTE UNE PAGE SUR LE TRAVAIL DES CHARPENTIERS ET DES CALFATS DE MARINE

UN APERCU DE L'ATELIER DES OLONNOIS

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LE PETIT PEUPLE DES CHANTIERS DE CONSTRUCTION

 

Etant enfant à l'époque où les derniers trois mâts-goélette peuplaient encore le bassin de Saint-Malo, l'auteur se souvient de s'être souvent arrêté devant la vitrine d'un minuscule atelier dont la seule activité était la réparation des compas de doris et des cornes de brume des terre-neuvas.
Disparu évidemment aujourd'hui comme sont disparues des corporations entières plus ou moins organisées qui gravitaient autour des chantiers de construction. Charpentiers, calfats, gréeurs, voiliers constituaient tout un menu peuple dont l'activité liée à la construction des navires en bois les faisaient s'affairer à des tâches précises et le plus souvent manuelles, les techniques de construction ayant extrêmement peu évoluées depuis des siècles jusqu'à l'époque où se situe approximativement ce livre c'est-à-dire aux jours de la marine à voiles. Au début de cet ouvrage il a donc semblé intéressant, rassemblant les souvenirs de ceux qui ont connu cette période, d'évoquer des outillages oubliés, des tours de main perdus, des gestes qui ne se feront plus, ne pouvant trouver de plus vivante introduction à l'étude des bateaux eux-mêmes tandis que l'analyse de leur utilisation fera revivre une autre catégorie d'hommes, les marins de la pêche.
La construction d'un navire et même d'une embarcation passe obligatoirement par le tracé en vraie grandeur à la salle du plan des formes, tracé indispensable à l'exécution des gabarits. Rares parmi les charpentiers étaient ceux qui accédaient au rang de traceur et le plus souvent le tracé était fait par le patron lui-même, j'ai entendu cependant parler de certains traceurs, anciens charpentiers sortis du rang, qui pratiquaient un véritable ésotérisme à l'égard de leur savoir et qui s'enfermaient, en grand mystère, dans la salle à tracer avec pour seul compagnon leur mousse qui tenait les cordeaux pour battre les traits. Mais parfois dans beaucoup de petits chantiers personne ne savait tracer ni lire un plan et la technique adoptée pour construire était celle de la demi-coque : il suffit d'imaginer un empilage de planches rabotées à l'épaisseur, à l'échelle, des lignes d'eau et assemblées par des chevilles de bois ; dans ce bloc on sculpte la demi-coque qui représente le navire à construire et parfois le client suggère des améliorations : un peu plus pointu de l'avant, un peu plus creux de l'arrière etc... lorsque l'oeuvre est considérée comme achevée on chasse les chevilles puis, posant une à une les planches sur un papier, il suffit de les entourer d'un coup de crayon pour avoir le tracé des lignes d'eau à l'échelle d'où le dessin des couples et des gabarits. J'ai connu aussi d'autres chantiers qui produisant toujours à peu près le même type de bateaux utilisaient des gabarits légués de père en fils et qui avaient souvent fait l'objet de maintes retouches empiriques, pourtant, on ne construisait jamais deux bateaux tout à fait identiques mais en espaçant plus ou moins les gabarits on faisait plus long ou plus court, parfois en déplaçant certains gabarits par rapport à d'autres on faisait un bateau plus pointu ou plus ventru, évidemment avec de tels procédés on ne pouvait espérer, au lancement, voir le bateau tomber toujours juste dans ses lignes mais le lest était là pour corriger les erreurs.

 

Outils de charpentier de marine:

1=hache, 2=herminette, 3=scie montée, 4=équerre, 5=marteau, 6=fil à plomb, 8=ciseaux à bois, 9=varlope, 10=rabot,11=rabot rond, 12=maillet,
13=égoïne ou couteau serré, 14=clous de charpentier

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LE TRAVAIL DU CHARPENTIER DE MARINE


Les gabarits établis, le charpentier de marine, on dit quelquefois le charpentier de navire, est la cheville ouvrière et le roi de la construction puisque son rôle est la mise en oeuvre des bois pour édifier de toutes pièces un bateau voire un navire. Sur la planche 1.2 j'ai représenté une partie de son outillage. Bien que la scie montée, avant l'introduction de la scie à ruban qui a été une vraie révolution mais tardive dans les chantiers, soit assez souvent employée pour chantourner certaines pièces, l'outil de base du charpentier est la hache dont on notera le système particulier d'emmanchement. La pièce à débiter était toujours posée sur le sol sur un autre plateau de bois de manière à ne pas altérer l'affûtage de la hache. Quelquefois pour maintenir la pièce travaillée on clouait à la « gournable » sur le plateau inférieur une traverse sur laquelle on abutait la pièce qui était maintenue d'autre part sous le pied du charpentier. Pour approcher le trait le charpentier commençait par faire des entailles en biseau ce qui donnait une quantité considérable de bois perdu : les « cales de marmites » qui étaient la propriété des charpentiers et vendues par eux. Pourtant, malgré de telles techniques on recherchait à économiser le bois et c'est en général seul le patron qui avait l'accès au parc à bois et qui présentait le gabarit aux pièces en bois tors, soigneusement rangées, choisissait le bois le mieux adapté à la pièce à exécuter. L'herminette est également un des outils typiques et apprécié du charpentier, il s'en sert d'ailleurs avec une extrême virtuosité puisqu'on raconte qu'un bon ouvrier doit avoir la main si sûre qu'il est capable de couper d'un coup une pièce de bronze appuyée contre son soulier ; quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse de palmer un mât, de rectifier une membrure ou de dresser un bordé, le travail à l'herminette est généralement si parfait comme qualité que la finition à la varlope ou au rabot est rarement indispensable.
Il a été question plus haut de « gournables » et ce terme doit être maintenant défini : il s'agit de chevilles en bois de chêne parfois, de préférence d'acacia, d'une longueur de 60 à 70 cm, de section octogonale croissante entre 20 et 30 mm sur plats environ. Ces gournables servent en particulier à cheviller ensemble le bordé et le vaigrage d'un navire conformément aux spécifications du Bureau Veritas qui prévoit 3 attaches à chaque membre : 2 carvelles de 6 ou 7 pouces et 1 cheville (métallique ou gournable) : quand on cheville à la gournable, on la tape à forcer dans le trou, puis on l'arase côté bordé et côté vaigrage et on la bloque par un coin de chaque côté. On devine qu'un navire de la taille d'un terre-neuva nécessite une quantité considérable de gournables qui sont usinées à la main avec le «couteau à 2 manches » sur le très ancien établi à gournables dont la figure indique le principe.
Mais qui parle de gournables et de chevilles doit se préoccuper du perçage et en fait la construction d'un navire demande une quantité considérable de trous aussi bien dans les pièces de force : étrave, contre-étrave, brion, fausses pièces de PAR que dans les bordés : ce sont les perceurs qui les exécutent. Leur outil de base est une simple tarière et lorsque l'on perce dans du chêne l'opération est fort pénible et longue et demande beaucoup de monde. L'apparition tardive de machines à percer électriques a été ici encore une véritable révolution dans la construction et a permis un gain de temps considérable

 

 

Outils de calfat

1=fer taillant, 2=fer travaillant, 3=fer en deux, 4=fer en trois, 5=maillet, 6=fusée d'étoupe, 7=deillot, 8=pied de biche, 9=guipon, 10=marteau, 11=fer à clou, 12=fer à décrocher l'étoupe, 13=marmotte, 14=jument, 16=seau à brai

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LE TRAVAIL DU CALFAT

Sur les chantiers opéraient aussi une assez grande quantité de calfats : ils n'étaient pas syndiqués car à l'époque le terme n'avait guère encore cours, mais c'était tout comme, car ils formaient une véritable corporation et bénéficiaient d'ailleurs de certains avantages sur les charpentiers. Par exemple, dans les chantiers de la Rance, ils travaillaient de 8 heures du matin à 4 heures de l'après-midi avec arrêt d'une heure pour le déjeuner alors que les charpentiers allaient de 6 heures du matin jusqu'à la cloche de 7 heures de l'après-midi en bénéficiant toutefois, en plus de l'arrêt de midi, de deux casse-croûte d'une demi-heure ; enfin la journée de travail du calfat était payée 4 francs, celle du charpentier 3 francs. Toujours dans la région de Saint Malo, les calfats étaient originaires de la rive gauche de la Rance : Pleurtuit, Langrolais, le Minihic, ils ne travaillaient pas pour un patron mais d'un chantier à l'autre, on allait les embaucher chez eux quand on en avait besoin : comme le calfatage des navires se faisait surtout l'hiver, beaucoup d'entre eux faisaient le banc de Terre Neuve et reprenaient le métier au retour des terres-neuvas. Les meilleurs calfats portaient le titre de « Maîtres Calfats », ils dirigeaient le travail d'une équipe d'une vingtaine d'hommes, marquaient chaque jour la tâche, fabriquaient les guipons et commandaient le pigouillier, un autre personnage dont on parlera plus loin. Sur la planche 1.9 on a représenté les principaux outils du calfat à commencer par le fameux maillet et les différents fers ou calfets. Avec le fer taillant qui est affûté le calfat délise la couture, c'est­à-dire enlève un mince copeau de bois pour la rendre régulière ce qui est surtout nécessaire sur les bateaux neufs. Le fer travaillant qui n'est pas affûté lui sert à allonger la première étoupe dans le fond du joint, étoupe qui est ensuite tassée avec le fer en deux, la seconde et éventuellement la troisième étoupe est cueillie, c'est-à-dire qu'au lieu d'être allongée elle forme des boucles régulières que l'on tasse ensuite dans le joint avec le fer en deux et éventuellement le fer en trois. Il faut remarquer sur les dessins la façon dont est tenu le calfet sur lequel le maillet tenu à bout de manche vient frapper de toute sa force, dans ces conditions le doigt le plus exposé du calfat est son petit doigt qu'il protège d'un doigtier en cuir ou parfois tout simplement d'un enroulement d'étoupe. Mais le rôle du calfat ne se limite pas à l'étoupe, il doit aussi sonder les clous avec le fer à clou pour détecter ceux qui sont douteux et lorsqu'on double un navire en cuivre, mais nous en reparlerons ailleurs, le travail du calfat est également important. Enfin lorsque les coutures sont garnies d'étoupe, on mastique toutes celles situées au-dessus de la flottaison c'est-à-dire garnies de brai à l'aide du guipon, sorte de pinceau rudimentaire à long manche qui permet d'appliquer sur le joint le brai fondu à la « pigouille » et approvisionnée dans des seaux en bois ; pour les bateaux qui ne seront pas ensuite doublés en cuivre mais seulement passés au copperpaint on enlève à la gratte l'excès de brai sur les coutures lorsque celui-ci est sec. Une des curiosités et non la moindre de la façon de travailler des calfats, était qu'ils étaient rémunérés, et nous en avons vu le taux, à la tâche et à la journée c'est-à-dire qu'ils devaient exécuter 30 à 36 pieds de couture mais rester sur le chantier jusqu'à la cloche de 4 heures : les plus habiles avaient fini leur tâche bien avant la cloche, ils en profitaient pour se décrasser les mains : on leur donnait pour cela de l'huile de lin voire de la graisse ou du beurre et ils s'essuyaient avec de l'étoupe qu'ils ne ménageaient guère car elle leur servait également lorsqu'ils allaient « à la poulaine ». Le calfat range son outillage personnel, c'est-à-dire marteau, calfets, poinçons, fer à clous etc... dans une caisse en bois appelée marmotte. Les dimensions en sont telles que le petit banc du calfat ou jument s'y ajuste exactement si bien qu'avec le filin servant à fermer la marmotte on peut lier le tout avec le maillet dont le manche tenu à l'épaule permet de porter tout l'outillage comme on le voit sur la figure où l'on a représenté un calfat quittant le chantier sa tâche terminée. Le Pigouillier dont on a parlé tout à l'heure était un autre personnage : tout d'abord il régnait sur les mousses, gamins de 12 à 13 ans au nombre de 3 ou 4 pour une équipe de 20 à 25 calfats. Le rôle des mousses était de filer l'étoupe ; celle-ci arrivait de Brest, car elle provenait surtout de vieux cordages effilochés et tassés à1a presse en balles de 25 kg ; filer l'étoupe consistait à la corder légèrement en une sorte de grosse ficelle qui était divisée en « fusées » de 4 à 5 brasses ; lorsqu'un calfat arrivait au bout de son étoupe il criait « p'tit gars » ou bien « p'tit gars d'l'étoupe » et un mousse courait pour l'approvisionner. A titre d'ordre de grandeur on utilisait 15 à 20 balles d'étoupe quand on calfatait complètement un grand navire comme un terre-neuva. Mais le principal rôle du « pigouillier » d'où il tirait son nom d'ailleurs était de s'occuper de la pigouille c'est-à-dire de la fusion du brai dans un immense chaudron de 70 à 80 cm de diamètre posé sur 3 chevilles enfoncées dans la grève et sous lequel on entretenait un feu de copeaux et de débris de bois. Le brai que l'on fondait ainsi était acheté en barils de bois de 60 à 80 kg ; il y en avait deux catégories : le brai maigre pour les ponts et le brai gras pour les coutures, pour le sortir des tonneaux on le cassait avec des coins à coup de marteau. On raconte que les mousses en se rendant au chantier à la saison des patates déterraient dans les champs quelques pommes de terre qu'ils mettaient à cuire dans le chaudron à brai pour leur repas de midi : il paraît que débarrassées de leur gangue de brai ces pommes de terre constituaient un mets délicieux, il est vrai qu'à l'époque on n'était guère regardant sur la nourriture.

 

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